FSALE

 

(les maréchaux de la Légion Etrangère  Roger Gaggio, alors Lieutenant est au 1er rang à gauche fume-cigarettes à la main)

 

ALTHEN DES PALUDS, le 14 AVRIL 2015.

Chère Odette, Sylvie, Jean-Marie,

Mesdames, Messieurs,

Ce 11 avril un légionnaire nous a quittés.

Ce 11 avril le lieutenant-colonel Roger GAGGIO a été emporté par une maladie foudroyante.

Notre émotion, notre tristesse sont immenses, comme est immense la place qu’il occupait dans le cœur de ses proches.

Tous ceux qui sont rassemblés ici se joignent à moi pour vous exprimer chère Odette, chère Sylvie, cher Jean-Marie notre compassion la plus profonde et notre sympathie la plus sincère, à vous, sa famille qui avez dû partager la passion qu’il avait pour son métier et le cœur qu’il y mettait. Je suis là, pour dire à tous ses proches combien ils peuvent être fiers de l’homme que nous honorons aujourd’hui.

Le lieutenant-colonel Roger GAGGIO était notre frère d’armes. II m’avait demandé, il y a quelques semaines, de dire quelques mots pour son dernier saut, c’est à lui que je veux m’adresser maintenant.

Mon Colonel, cher Roger,

Né le 8 avril 1933, enfant d’immigrés italiens à Paris, vous décédez à 82 ans, fils de France, après avoir choisi pour le devenir, la voie exigeante de l’Honneur et de la Fidélité à la Légion étrangère.

La Légion étrangère était pour vous une deuxième famille, avec celle que vous aviez fondée avec votre épouse, vos enfants et petits-enfants.

Vous êtes ici entouré par ces deux familles, mais aussi par tous vos proches, vos amis réunis dans une même ferveur pour vous dire leur affection et leur fidélité.

La famille légionnaire vous lui avez consacré 31 ans de votre vie d’adulte  dont 22 années chez les légionnaires parachutistes que vous avez toujours placés au premier rang de vos choix de vie de soldat.

La famille légionnaire vous ne l’avez, en fait, jamais plus quittée depuis votre engagement au mois d’octobre 1956.

Pour y entrer vous suivez le parcours rituel vers SIDI BEL ABBES puis le cycle de l’instruction à SAIDA et une formation de radiographiste.

Votre solide constitution physique, votre volontariat pour les parachutistes, fer de lance des unités opérationnelles, vous font désigner au mois d’août 1957pour le prestigieux 1er Régiment Etranger de Parachutistes. Il restera à jamais votre fierté.

Vous y êtes affecté à la 3e compagnie. Bon francophone vous êtes rapidement détaché pour exercer les fonctions de radio du chef de bataillon Jacques MORIN, fondateur de légionnaires parachutistes au Tonkin en 1948, qui commande un des deux états-majors tactiques du 1er REP. A ses côtés vous participez en ALGERIE aux très durs combats de la bataille des frontières autour de GUELMA, au premier semestre 1958. Les connaisseurs, ils sont nombreux ici, savent ce qu’exige d’endurance et de discrétion cette fonction de confiance, car il faut marcher au rythme de l’autorité en portant au cours de marches interminables le lourd poste radio et les piles de rechange qui ne laissent place à aucun élément de confort dans le sac à dos.

A GUELMA le succès est total, mais les victoires face à des combattants aguerris, sur un terrain favorable à la guérilla, sont acquises au prix de 300 tués au 1er REP. Le 29 mai 1958, au Djebel MERMERA, vous serez parmi les premiers à atteindre l’hélicoptère abattu par les tirs ennemis, où gisent le chef de corps, le lieutenant-colonel JEANPIERRE et l’équipage. Vous entendrez de la bouche du commandant MORIN le triste message « Soleil est mort ».C’est au cours de ces rudes combats que vous serez cité.

Une citation pour un jeune légionnaire en dit long sur sa vaillance et son ardeur au combat dans un régiment où la concurrence est sévère.

Cet engagement constant, vous vaut d’être rapidement promu caporal au mois d’avril 1959, puis sergent le 1er septembre 1960.

Sergent au 1er REP c’était un rêve qui devenait réalité.

Hélas le fabuleux destin du 1er REP est brisé au mois d’avril 1961 dans la tourmente politico-militaire de la fin de l’Algérie française.

Le commandant Hélie de SAINT MARC évoquera en tête à tête avec vous ce moment douloureux lors d’une visite privée à LA GARDE ADHEMAR, où il nous avait tous deux conviés, au mois de mai 2011.

A la dissolution du 1er REP, vous êtes muté au 1e Régiment étranger, à la compagnie portée, où des chefs compréhensifs vous permettent de retrouver les légionnaires parachutistes à la 4e compagnie du 2e REP, dès le mois de janvier 1962.

A la fin des combats en Algérie, le colonel Robert CAILLAUD transforme le 2e REP, alors à BOU SFER, en laboratoire des techniques du combat commando. Vous participez activement à ces innovations. Votre allant et vos qualités pédagogiques vous font désigner en 1963 pour le stage de moniteur parachutiste, le fin du fin du métier pour un jeune sous-officier para.

En 1964, vous consentez à prendre quelques jours de permission à Nevers pour épouser, Odette CARRASCO, une jeune Bel-Abbésienne, rencontrée lors de vos passages au 1er RE.

Le mariage ne ralentit pas le rythme de votre engagement.

Le 1er avril 1965, vous êtes promu sergent-chef.

La même année Sylvie, votre fille vient élargir le cercle de famille.

En 1967, c’est l’arrivée de votre fils, Jean-Marie.

A cette époque, le 2e REP quitte l’ALGERIE et s’installe au camp RAFFALLI à CALVI en CORSE. Dans cette île où l’on apprécie les hommes d’honneur, vous nouerez des relations amicales avec la population comme vous l’avez fait partout où vous êtes passé grâce à votre sens inné du contact et des relations humaines.

Le 1er janvier 1968, vous êtes nommé adjudant, et affecté à la 1ére compagnie, en qualité d’adjudant de compagnie, fonction capitale dans le système de commandement de la Légion étrangère. C’est à ce poste-clef que vous repartez au combat, lors de la première intervention de la FRANCE au TCHAD, en 1969 et 1970 sous les ordres du capitaine SAVALLE. Les missions opérationnelles duraient alors un an.

Exemple de courage physique et moral, vous y obtenez une citation élogieuse à FADA. : « Progressant sous un violent tir de rebelles bien retranchés, a réussi à dégager un élément de sa compagnie cloué au sol par l’adversaire et permis ainsi l’évacuation d’un camarade, grièvement blessé. » Grâce à vous, le sergent-chef LUDWIG gagnera 35 années de vie.

Effet de l’émulation familiale, le sergent-chef ACEBAL, votre beau-frère, mari de Michèle, la jeune soeur d’Odette, se distingue dans la même compagnie.

C’est un peu plus tard que je vous rencontre à CALVI, lorsque, lieutenant, je rejoins le 2e REP en juillet 1970. A nos yeux de jeunes officiers, vous faites partie des « Maréchaux de la Légion », sous-officiers aguerris au combat, maîtrisant l’art du commandement par leur autorité naturelle, issue d’une alchimie subtile alliant rigueur et bienveillance.

Vos brillants états de service n’ont pas échappé au commandement qui vous propose pour l’accès à l’épaulette.

Votre nomination au grade de sous-lieutenant le 1er janvier 1971, à moins de 38 ans, sera dignement fêtée chez les lieutenants, honorés d’accueillir une des figures du régiment. Ayant opté pour la nationalité française vous décidez de continuer à servir sous le statut d’officier à titre étranger pour rester fidèle à votre engagement initial.

Revers de la médaille, l’accès à l’épaulette d’officier vous privera de la Médaille Militaire couronnement d’une brillante carrière de sous-officier.

Contrairement à l’usage qui veut que l’on quitte le régiment où l’on a accédé à l’épaulette, c’est au sein de la 2e compagnie du 2e REP, où je sers dans la fonction d’adjoint au commandant d’unité, que vous débutez votre carrière d’officier. C’est alors que j’ai mesuré pleinement le talent, l’étoffe et la classe de Roger GAGGIO. Chef de section hors pair, vos états de service auraient pu vous rendre condescendant envers les jeunes officiers ; vous serez d’une loyauté exemplaire et un boute-en-train inspiré sachant dénouer les situations les plus délicates. Depuis 45 ans, nous ne nous sommes plus jamais perdus de vue.

Vous terminez l’année 1971 au Groupement d’instruction du 1er RE, à CORTE, en qualité de chef de peloton.

De janvier 1972 à février 1974, vous servez au 5e Régiment mixte du Pacifique, en Polynésie Française, à la compagnie de travaux sur l’atoll de MURUROA, où sont effectués les essais nucléaires de la France.

Après ce premier séjour outre-mer, vous retrouvez le 2e REP à CALVI. Promu capitaine le 1er janvier 1977, vous y exercez notamment les fonctions de commandant de la compagnie de commandement et des services et d’officier de sécurité sous les ordres des colonels GOUPIL, BRETTE, ERULIN, ROUE et GUIGNON. Ces responsabilités très lourdes, voire harassantes, vous les assumez avec brio, démontrant une nouvelle fois vos talents de meneur d’hommes, de chef et d’officier au grand cœur.

C’est à cette époque que vous êtes chargé d’assurer la liaison avec l’Amicale des Anciens Légionnaires Parachutistes, qui vient de prendre son essor, sous l’autorité du commandant en retraite Jacques MORIN. Inscrit à l’amicale dès sa création, vous ne la quitterez plus.

Au mois de septembre 1980 vous quittez le 2e REP pour rejoindre le 3e REI en GUYANE où vous donnez la pleine mesure de votre expérience dans la fonction d’officier de sécurité, chargé des relations publiques.

En fin de séjour, en 1982, vous êtes affecté au 1er RE où vous serez de chef du recrutement de la Légion étrangère en région sud de la France. Promu chef de bataillon en 1983, vous relevez ce nouveau défi avec votre fougue habituelle, avec votre expérience et votre talent de communicant auprès des autorités civiles et militaires du grand sud, donnant à la fonction recrutement un éclat renouvelé. A Marseille, on prétend que vous êtes aussi connu que Gaston DEFERRE, ministre et maire de la cité.

Vous êtes nommé chevalier de la Légion d’honneur en 1984, symbole d’une belle carrière d’officier et hommage de la France à ses meilleurs serviteurs.

Au mois d’avril 1987, atteignant 31 années de services ininterrompus à la Légion étrangère, vous quittez le service actif pour consacrer un peu plus de temps à votre famille qui est toujours passée après les nécessités du service, allant jusqu’à puiser dans vos propres deniers pour assumer la tradition d’accueil et de panache de la Légion étrangère.

Pour rester proche de vos deux familles vous choisissez de vous installer à ALTHEN DES PALUDS, en VAUCLUSE, belle région ensoleillée comme l’ALGERIE de votre jeunesse, au carrefour des unités de la Légion étrangère en France. Dans cette cité accueillante, votre style et votre charisme, empreints de franchise et de courtoisie, de rigueur et de chaleur, vous valent une intégration très rapide parmi les édiles, la population et la ligue de foot-ball dont vous devenez une figure incontournable  consacrant vos loisirs à l’encadrement et à la formation des jeunes.

Mais vous restez aussi très engagé dans le monde combattant au travers des associations d’anciens légionnaires de VAUCLUSE et de l’AALP. Pendant les 9 années où je serai le 3e président de l’AALP après le commandant Jacques MORIN puis le colonel Jacques LHOPITALLIER, vous serez vice-président, mon fidèle confident et précieux conseiller. Avec vous j’étais sûr de ne pas oublier le côté humain dans nos activités. Cette période de coopération fraternelle et quotidienne fera muer notre camaraderie en une amitié, partagée en famille.

Pendant vos années de retraite active, en 1991, vous pilotez votre ami Benoît GYSEMBERGH, grand reporter à Paris Match, au cœur du désert d’ARABIE pour illustrer l’épopée de la division française DAGUET qui participe à la libération du KOWEIT.

C’est pendant cette période de retraite que vous aurez la joie d’accueillir dans le cercle de famille vos cinq petits-enfants Stephan, Kevin, Andrea, Léa et Ilario.

Puis la belle santé dont vous avez toujours fait preuve, malgré une vie où vous fûtes toujours généreux dans l’effort, s’est brusquement détériorée. Face à la douleur, vous conservez le moral inébranlable du légionnaire, capable de plaisanter en toutes circonstances avec votre entourage. Amoureux de la vie, vous n’aviez pas peur de la mort, vous n’aviez seulement pas envie de cesser de vivre et de laisser seuls ceux que vous aimiez par-dessus tout : votre clan familial, soudé et uni autour du « pater familias » méditerranéen, mais aussi vos nombreux amis pour lesquels vous avez toujours fait preuve d’une immense générosité.

Pour exprimer nos sentiments en cette triste journée, j’emprunte une de vos formules teintée d’humour vénitien : « Roger, vous nous faites beaucoup de la peine en nous quittant si tôt.»

En vous rendant cet ultime hommage, Mon Colonel et cher Roger, il revient en mémoire de tous vos compagnons d’armes un de nos chants de tradition : «  J’avais un camarade ».

Il leur revient sans doute ces deux vers du capitane de BORELLI, rendant hommage aux morts de sa compagnie au Tonkin :

« Dormez dans cette paix large et libératrice

Où ma pensée en deuil ira vous visiter. »

Toute votre vie a été guidée par la générosité.

Au plus profond de votre cœur, inséparables étaient l’amour de Dieu et l’amour de la France que vous avez intensément servis à votre manière, toujours mobilisé, toujours en alerte dans l’oubli total de vous-même.

Mais dans la lutte contre la maladie vous avez pu compter jusqu’au dernier moment sur votre famille, vos amis, vos camarades et le soutien de la foi, convaincu que si les morts sont invisibles, ils ne sont pas absents.

Vous allez retrouver ceux qui vous sont chers et qui vous ont précédé dans la lumière de l’au-delà.

Dormez en paix, cher Roger, vous l’avez bien mérité.

Nous conserverons précieusement votre mémoire, nous nous efforcerons de suivre votre exemple d’homme au grand cœur.

Que saint Antoine et saint Michel que nous avons souvent invoqués ensemble vous accompagnent auprès du Très Haut.

Adieu Roger.

 

Général de corps d’armée (2s) André SOUBIROU